Figure majeure pour les chrétiens et pour les musulmans, la Vierge Marie, mère de Jésus, Maryam en arabe, occupe une place de premier plan dans les civilisations européenne et arabo-musulmane. Dans la première moitié du XIXe siècle et avant la naissance de Louis Massignon, la dévotion mariale a connu une nouvelle intensité avec une série d’apparitions (La Salette, Lourdes, Pontmain) qui jalonnent un siècle éprouvant pour les catholiques français. La proclamation du dogme de l’Immaculée Conception par Pie IX le 8 décembre 1854 est un événement important de l’histoire religieuse moderne. L’attachement de Louis Massignon à la Vierge Marie est façonné par ces apparitions miraculeuses. Le « signe marial », comme il l’appelle, est tout à la fois un appel à une plus grande fidélité au Christ par la prière, la confiance, l’amour, tout en étant signe de résurrection et de justice. 

La relation de Louis Massignon à la Vierge Marie se situe d’abord au niveau de sa spiritualité personnelle. La période suivant sa conversion en 1908 est marquée par une dévotion croissante à l’égard de Marie. Il ne serait pas exagéré de dire que la figure de la Vierge, avec celle d’autres saints et témoins comme Charles de Foucauld et Hallâj, a étoffé son rapport à Dieu. En effet, elle est celle qui a prononcé le « Fiat » face à l’ange Gabriel, elle est celle qui a dit oui à la volonté divine, celle qui s’est faite l’hôte de l’Étranger, le Tout Autre, Dieu, ce « oui » au fondement de l’Incarnation. Fondamentalement, pour Louis Massignon, tout chrétien doit se projeter dans l’imitation de Marie, reproduire ce « Fiat » comme la Vierge, l’âme devant toujours être adhérente à Dieu. Les écrits de saint Louis-Marie Grignion de Montfort, dont le Traité de la vraie dévotion à la Vierge, l’ont considérablement marqué au début de sa conversion, au retour de Mésopotamie. Le néo-converti a trouvé en lui cette voie concrète pour l’imitation, la pratique de l’angélus, du rosaire, de l’anéantissement de soi. L’influence de Léon Bloy est aussi considérable en orientant sa méditation sur les apparitions dans une perspective eschatologique.

En effet, l’autre aspect marquant du rapport de Louis Massignon à la Sainte Vierge est sa fascination pour les apparitions mariales. Il a beaucoup médité sur plusieurs d’entre elles, notamment celle de Notre-Dame de La Salette (1846), Notre-Dame de Fátima (1917) et Notre-Dame de Pokrov (Xe siècle). Si sa piété à l’égard de la Vierge s’enracine dans la tradition catholique (et particulièrement l’École française de spiritualité), ce n’est pour autant pas un culte exclusif. Sa méditation autour de Notre-Dame de Fátima lui permet de rapprocher Marie de Fâtima, fille du prophète Mohammed. Louis Massignon décèle des correspondances entre les deux courbes de vies en insistant sur le fait que ce sont des figures de douleur mais aussi de justice. Lors de la constitution de la Badaliya, la sodalité est notamment placée sous le patronage de Notre-Dame de Pokrov en solidarité avec les orthodoxes et l’Orient chrétien dans son ensemble. Cette prière est donc œcuménique et tournée vers le dialogue intra-religieux. Notons que son dernier cours au Collège de France est consacré à comparer les différentes conceptions de la féminité sacrée dans les traditions religieuses.

Enfin, pour Louis Massignon, la Vierge Marie est la femme humiliée, persécutée et exilée à Éphèse après y avoir suivi l’apôtre Jean. Si toute apparition mariale est appel à la pénitence et à la conversion, c’est aussi un signe de justice annonçant le Jugement futur. Le mystère marial se lie à Éphèse et à la tradition des Sept Dormants, « témoins anticipés de la Résurrection » pour les chrétiens et pour les musulmans. 

Cette perspective est révélatrice de l’imbrication, chez lui, entre mystique et politique. Lors de l’occupation par l’armée israélienne de Nazareth, le 17 juillet 1948, Louis Massignon s’insurge, défend la pureté de la Vierge et rappelle aux chrétiens que les musulmans les désignent à juste titre comme des « Nazaréens ». Dans son article paru le 23 juillet 1948 dans Témoignage Chrétien, il affirme : « Tant que le peuple hébreu doutera de l’honneur de Marie, nous, Chrétiens, Nazaréens, ne pourrons croire à ses assurances tactiques de respect de notre foi, qu’en manquant de vénération filiale ; j’en appelle à tous les fils d’adoption que Jésus a donnés à cette Mère sur le Calvaire » (EM, I, p.762). Vers la fin de sa vie, au temps des engagements forts, Louis Massignon fait de Marie le symbole de la souffrance féminine et de la soif de justice. « Puisque le drame de l’humanité commence par l’abaissement de la Femme », la figure de Marie transparaît sur le visage de toute femme bafouée. Louis Massignon a dénoncé régulièrement la traite des femmes et la complaisance des politiques à l’égard de la prostitution. La parole de la femme indignée, celles des militantes de la décolonisation comme les femmes proches de Gandhi s’inscrivent dans cette méditation autour de la souffrance de la Sainte Vierge et son rôle d’intercesseurice auprès de son Fils Juge.

Pour résumer, la médiation de la Sainte Vierge est au cœur de la spiritualité et des engagements de Louis Massignon. Elle est un modèle de vie religieuse parfaite dont l’imitation est au cœur de sa spiritualité, mais la personne de Marie est aussi l’occasion pour Louis Massignon d’étendre sa méditation mariale vers des perspectives œcuméniques, interreligieuses et éthiques d’une grande actualité. 


Citations: 

« Ah que le cœur maternel de Notre-Dame s’émeuve et comprenne mon horreur de moi-même en ce moment, ce qui me retient d’aimer à fond Son Fils, c’est que j’ai tant mésusé, autrefois, de ses images, de mes prochains. Il me faut pourtant rassasier mon cœur qui se déchire de désir, – et Notre Dame seule peut le purifier assez pour que mon âme, présentée par Elle, soit admise aux fiançailles divines. J’essaie d’imiter le Bx de Montfort en sa magnifique pratique de la Ste communion per Mariam, cum Maria, in Maria. Seule l’Immaculée conception peut me donner le secret de cette humilité fervente, de ce dénuement embrasé, de ce Fiat indissoluble, qui est l’amour, celui que mon cœur exige pour être heureux, – le don consommé de tout soi-même dont Dieu seul est digne. »

Louis Massignon à Jacques Maritain, Correspondance, L. 32,  21 mai 1916, 2020, pp. 96-97 


« Bien avant saint François à Damiette et à l’Alverne, Marie a été la première des stigmatisées, selon saint Jean, du coup de lance au calvaire ; c’est de ce coup qu’elle a vécu à Éphèse, lieu de composition pour l’évocation de l’amour suprême au-delà de la mort. On ne se rend pas compte de ce que c’est que l’amour suprême au-delà de la mort tant qu’on ne rejoint pas le Christ. Mais, là, c’est une chose extrêmement ample, et qui se développe avec toutes les apparitions de la Vierge à travers le monde depuis plus de cent ans, cette espèce d’immense manteau d’intercession de larmes, mais qui sont des larmes de lumière, pour une humanité de plus en plus déchirée et divisée, et désespérée. Il y a là cette survie, cette montée extraordinaire de la mort vivante, qui est une Résurrection. C’est là qu’après l’avoir conçu, à Nazareth, prémédité et perdu, elle avait perdu son Fils, que Jean lui était substitué ; et c’est là le chemin le plus long et la nuit la plus sombre qu’elle a choisis pour s’acheminer vers Lui dans cette consommation de l’amour pour finir par Le retrouver au bout, ressuscité le premier, Lui son Fils aîné, tué, mort avant elle, le premier-né perdu depuis Abel, l’unique sacrifié à son insu depuis Isaac. » 

« Éphèse et son importante religieuse pour la Chrétienté et pour l’Islam », Écrits Mémorables, 2009, I, p. 319


« Il est bien certain que le Fiat de Marie est le secret de tout acte agréable à Dieu par définition puisque c’est le seul, l’unique et le parfait et que si notre vie n’est pas conformée à ce Fiat, il est absolument inutile de la vivre quand on a pris conscience de sa formation de chrétien, car le Christ ne pourra atteindre à la plénitude de son âge et le seuil de la Passion en nous si nous n’avons pas commencé par le Fiat de Nazareth. »

« Le front chrétien », Écrits Mémorables, 2009, II, p. 27


 

Bibliographie :

Louis Massignon, Écrits Mémorables, I, Robert Laffont, 2009

  • « Notre Dame de La Salette » pp.156-172
  • « Le signe marial » pp. 212-221
  • « La notion de vœu et la dévotion musulmane à Fâtima »  pp. 245-263 
  • « L’Oratoire de Marie à l’Aqçâ, vu sous le voile de deuil de Fâtima » pp.  264-288
  • « Les trois mystères d’Éphèse » pp. 293-297